Document Medespace - 1999
Source : Cancers : évaluation, traitement et surveillance. JM Andrieu & P Colonna Ed. ESTEM, Paris 1997.


Thérapie génique

R. Lévy


La thérapie génique consiste en l’introduction dans une cellule d’une séquence d’information génétique (ADN ou ARN) permettant au sein de cette cellule, soit la synthèse d’une protéine, soit une modification spécifique de l’expression du programme génétique de cette cellule. Au sens large ainsi défini, la thérapie génique inclut ce que l’on appelle "immunisation intra-cellulaire", ribozymes et oligonucléotides anti-sens et antigènes. Si la thérapie génique a déjà ses applications cliniques (maladies héréditaires ), le traitement des cancers utilisant le transfert de séquences nucléotidiques en est encore au stade de l’évaluation et loin de toute application clinique courante. Les données actuelles ne permettent pour l’instant de concevoir cette approche que comme un traitement complémentaire aux traitements classiques (chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie).

Il est cependant indispensable d’en connaître les fondements théoriques et pratiques :

 - La thérapie génique n’est qu’une méthode mais ses différentes modalités renvoient à des connaissances fondamentales de la biologie des cancers (oncogènes, anti-oncogènes, aspect immunologique de la relation hôte-tumeur, résistance aux traitements).

- Les perspectives offertes par cette méthode de traitement sont théoriquement illimitées. Si les résultats obtenus dans des modèles animaux et ceux des premiers essais phases I/II chez l’homme sont modestes, ils vont évoluer avec l’accroissement des connaissances de biologie fondamentale des cancers et des progrès des techniques de transfert de gènes.

- Cette approche thérapeutique suscite de la part des patients, de leurs familles, du public, des espoirs et des questions auxquelles il faut pouvoir répondre.

De l’immense atelier de travail actuel avec ses techniques hétérogènes et ses approches conceptuelles si différentes, il est encore bien difficile de prévoir ce qui arrivera in fine au lit du patient. L’apparent chaos régnant témoigne seulement de la richesse des possibilités offertes qui justifient toutes d’être explorées. Peu de doutes qu’au bout du compte il n’en sorte un progrès thérapeutique.


I. Méthodes du transfert de gène

Les principaux points à considérer sont :

- Le ciblage de la population cellulaire dans laquelle on souhaite introduire la séquence génétique quand on souhaite faire le transfert in vivo

- L’efficacité avec laquelle on obtient l’introduction de la séquence au sein d’une population cellulaire, tant ex-vivo qu’in vivo (efficacité de transfert) qui devrait être idéalement de 100 %.

- L’intensité et la durée de l’expression de la séquence introduite dans la population cellulaire qui conditionne son effet thérapeutique.

Ces difficultés sont tributaires de la méthode de transfert utilisée, étape limitante principale de la thérapie génique. De nombreuses méthodes de transfert ont été développées. On distingue essentiellement : les vecteurs viraux et les méthodes physiques.

A- Transfert par Vecteurs viraux

Par nature les virus sont d’excellents moyens d’introduire du matériel génétique dans une cellule. Deux systèmes sont utilisés. Ils ont en commun le principe que la cellule cible est infectée avec un virus incompétent pour sa réplication, donc non-pathogène.

a) Vecteurs rétro-viraux

Les rétrovirus s’intègrent naturellement dans le génome de la cellule hôte si celle-ci est en mitose, cas de la majorité des cellules d’une tumeur (mais pas de toutes). Il s’agit d’un grand avantage puisque la séquence d’intérêt est transmise à la descendance de la cellule fille. Cette intégration est stable et le plus souvent unique. Le danger de l’intégration est celui d’une intégration mutagène ou déréglant l’expression de la séquence d’ADN où le rétrovirus s’insère. En pratique on utilise un rétrovirus murin (Mo-Mulv) qu’on a rendu incapable de se répliquer en lui enlevant les trois gènes gag, pol et env remplacés par la séquence génique dont on souhaite obtenir l’expression dans la cellule cible. Ce rétrovirus défectif contenant la séquence génique thérapeutique est produit in vitro par infection de lignées de cellules dites "cellules d’encapsidation" qui possèdent dans leur génome de quoi permettre la réplication de ce virus défectif (cellules trans-complémentantes). On utilise pour transfecter la population cellulaire cible soit le stock viral ainsi produit soit la lignée cellulaire elle-même qui produit in situ du rétrovirus, le rétrovirus seul étant assez facilement inactivé par le système du complément humain. (figure 1, tableau 1).

b) Vecteurs adéno-viraux

On utilise un adénovirus humain dont les gènes E1 et E3 indispensables à sa réplication ont été délétés et remplacés par la séquence génique thérapeutique. On produit cet adénovirus recombinant in vitro en infectant des cellules humaines en culture (lignée 293) qui possèdent les gènes E1 et E3 autorisant ainsi la production de l’adénovirus recombinant. Les avantages de l’adénovirus sont qu’il infecte les cellules qui ne sont pas en division et qu’il reste extra-chromosomique. Les inconvénient sont justement qu’il n’infecte pas les cellules en division et qu’il ne s’intègre pas dans le génome de la cellule infectée, avantage de sécurité puisqu’il n’y a pas de risque de mutagenèse insertionnelle, inconvénient car il ne sera pas longtemps transmis à la descendance de la cellule transfectée et celle-ci sera vite diluée au sein d’une vaste majorité de cellules non traitées, diminuant d’autant la durée de l’effet thérapeutique. Les autres inconvénients sont le développement d’une immunité anti-adénovirale et la possibilité d’infection par un adénovirus naturel (figure 1, tableau 1).

Tableau 1 - Caractéristiques des vecteurs utilisés pour le transfert de gènes en thérapie génique cancérologique

Vecteur

Production

Intégration

Efficacité de transfert

Cellule cible (expression)

Expression (stabilité)

Risques

Inconvénients

Utilisation préférentielle

 

Rétrovirus

 

+

 

Oui

 

Très bonne

 

En division

 

Très bonne

 

Mutagenèse insertionnelle

 

Taille du gène inséré max 7 kb

Inactivé par le complément

 

Thérapie ex vivo

 

Adénovirus

 

++

 

Non

 

Bonne

 

Au repos

 

Moyenne

 

Surinfection par un virus sauvage

 

Taille du gène inséré max 9 kb

Immunisation

 

Thérapie in vivo

 

Liposome

 

 

Non

 

Médiocre

 

Au repos

 

Médiocre

 

Néant

 

Faible efficacité globale

 

Thérapie ex et in vivo

 

Figure 1. Production in vitro de rétrovirus et d’adénovirus recombinants pour la thérapie génique.

 

Un rétrovirus sauvage (Mo-Mulv) est modifié par génie génétique. Ses gènes gag pol et env nécessaires à sa réplication sont délétés et remplacés par la séquence génique thérapeutique. On infecte in vitro avec le virus recombinant une lignée de cellules dites d’encapsidation qui possèdent dans leur génome ce qui manque au virus pour se multilplier et produire des particules virales. Les rétrovirus recombinants ainsi obtenus sont non pathogènes (LTR : Long Terminal Repeat : signaux d’activation de transcription, E, : séquence d’encapsidation).

Un adénovirus sauvage est délété de ses gènes E1a, b (remplacés par le gène thérapeutique) et d’une partie du gène E3. Une lignée compétente pouvant complémenter ce virus défectif pour assurer sa réplication est infectée et produit alors de grandes quantités d’adénovirus recombinant non pathogène.

B- Transfert par méthodes Physiques

Une seule méthode physique est actuellement adaptée à la thérapie génique cancérologique : La transfection par liposomes : le plasmide contenant le gène est empaqueté dans un liposome permettant après fusion avec la membrane de la cellule cible son expression dans celle-ci.


II. Thérapie génique cancérologique : approches actuelles

Il existe plusieurs types de thérapie génique en cancérologie qui n’ont en fait en commun que d’utiliser la même méthode : le transfert de gènes. On peut distinguer :

A- La protection des tissus normaux des effets de la chimiothérapie

Cette approche se justifie parce que les cellules tumorales deviennent chimio-résistantes au fur et à mesure des traitements et qu’une augmentation des doses de chimiothérapie est une des façons de dépasser cette chimiorésistance, parce que l’effet-dose de la chimiothérapie est bien établi pour nombre de tumeurs (sein, ovaire, testicule, lymphomes). Mais les doses de chimiothérapie utilisables sont limitées par sa toxicité vis-à-vis des tissus sains (le principal tissu concerné est le tissu hématopoïétique). Rendre les cellules normales insensibles à la chimiothérapie permettrait d’utiliser au maximum (doses ou rythmes d’administration) cette dernière. La cible de la thérapie génique est alors le tissu que l’on souhaite protéger (pour l’instant seul le tissu hématopoïétique est concerné). Pour le rendre résistant on transfère et fait hyperexprimer dans les cellules souches hématopoïétiques (CSH) le gène MDR1 codant pour la P-glycoprotéine (Pgp). Cette protéine extrude hors de la cellule la plupart des produits de chimiothérapie. Il y a alors très faible concentration intracellulaire de la drogue et ces cellules sont alors protégées. On peut ainsi augmenter les doses de chimiothérapie sans aboutir à une toxicité hématologique. Une autre façon de faire est de transférer dans les CSH un gène conférant une résistance à un produit de chimiothérapie selon le mode d’action du produit. Par exemple le gène de la dihydrofolate réductase qui, hyperexprimé, rend la cellule (saine) résistante au Méthotrexate. Dans ce cas, seule cette drogue pourra être utilisée à hautes doses.

Les résultats dans des modèles murins sont intéressants (1). Chez l’homme, on est limité par la difficulté de manipuler génétiquement les CSH, que l’on identifie trop mal, et l’on obtient une efficacité de transfert faible (5 à 10 % des cellules seulement), ainsi qu’une expression trop courte dans le temps (2). Des protocoles de phase I utilisant le transfert ex-vivo dans des cellules CD34+ par vecteur rétroviral du gène MDR1 sont en cours.

B- L’Immunothérapie génique

Le but est d’augmenter la réponse immunitaire naturelle contre les cellules tumorales soit en augmentant l’action des effecteurs immunitaires (principalement les lymphocytes T cytotoxiques) soit en modifiant les cellules tumorales de manière à les rendre plus immunogènes.

La base théorique reste celle du concept de "l’immunosurveillance" constante qui postule, d’une part, l’existence d’antigènes spécifiques de tumeur, et d’autre part, l’élimination par différents mécanismes de l’immunité, de toute cellule cancéreuse exprimant ces "néo-antigènes" associés à sa transformation. Après n’avoir été longtemps l’un et l’autre que des postulats, leur réalité biologique et clinique est maintenant avérée. Sur des bases théoriques et pratiques maintenant solides (cf chapitre traitements biologiques) plusieurs approches utilisant la thérapie génique sont testées actuellement pour restaurer ou augmenter une réponse immunitaire anti-tumorale :

- Expression dans les cellules tumorales de gènes codant pour des cytokines immunorégulatrices : cette approche découle des récentes connaissances acquises dans le domaine du réseau interactif entre cytokines dans la génération de la réponse immune. Le but est de recruter, d’éduquer, et de rendre effectives des cellules immunitaires (lymphocytes CD8 cytotoxiques, en particulier) contre des cellules tumorales transfectées par les gènes de ces cytokines dont la production est forcée grâce au transfert de gène. On a déjà pu démontrer, dans des modèles animaux (greffes tumorales syngéniques) que la transfection des cellules tumorales par les gènes des IL1, IL2, IL3, IL4, IL5, IL6, IL7, IL8, IL10, IL12, de l’interféron gamma, du G-CSF, du GM-CSF, du TNF alpha diminuait le potentiel de croissance voire entraînait l’élimination de ces cellules transfectées, et que cet effet était effectivement médié par un mécanisme immunologique (3). Sur la base de résultats prometteurs de nombreux protocoles de Phase I et II ont débuté. L’innocuité de cette méthode est démontrée mais l’on ne dispose pas pour l’instant d’indication sur son efficacité.

- Transfert dans les cellules tumorales de nouveaux déterminants antigéniques permettant leur reconnaissance et leur destruction par le système immunitaire.

L’approche la plus avancée consiste à transfecter les cellule tumorales avec le gène de la molécule B7. B7 est une molécule qui lie l’antigène CD28 présent à la surface des cellules T cytotoxiques. Cette liaison est indispensable à l’activation et au déclenchement de la fonction cytotoxique du lymphocyte T. Les tumeurs humaines expriment peu voire pas de molécule B7, ce qui explique le faible contrôle immunitaire anti-tumoral que l’on observe en clinique. En transfectant et en faisant exprimer l’antigène B7 dans les cellules tumorales on espère réveiller l’activité cytotoxique.

On peut également générer in vitro des lymphocytes cytotoxiques reconnaissant des cellules tumorales transfectées avec l’antigène B7. Reinjectés au patient, ces lymphocytes correctement activés in vitro grâce a la présence de B7 sont alors capables de lyser des cellules tumorales qui, elles, n’expriment pas de B7. Cette voie est principalement explorée pour le traitement des mélanomes.

- Augmentation de l’efficacité cytotoxique des lymphocytes anti-tumoraux :

On sait que la stimulation ex-vivo par l’interleukine 2 soit des lymphocytes circulants (LAK) soit des lymphocytes infiltrant la tumeur (TIL) ont pu entraîner des régressions tumorales voire quelques guérisons chez l’homme. A partir de cette constatation, une approche basée sur ce principe et utilisant le transfert de gènes dans ces populations cellulaires (TIL en particulier ) a été testé. Les TIL, censés être plus spécifiquement dirigés contre des épitopes tumoraux sont isolés de la tumeur après prélèvement chirurgical. Ils sont cultivés ex-vivo et font l’objet du transfert de gène. On a tout d’abord transféré un gène (gène marqueur) dont le produit était facilement détectable mais qui n’avait aucune action, de façon a pister ces TIL manipulés et savoir quel était leur devenir après la réinjection. On a ainsi pu démontrer que ces TIL regagnaient effectivement, mais en très faible nombre, le site tumoral initial et y exprimaient la séquence génique transférée. En dépit de ces résultats mitigés des essais utilisant non plus un gène marqueur mais un gène thérapeutique (TNFalpha) ont débuté.

C- La réversion génétique du phénotype transformé

Le phénomène de transformation d’une cellule normale en cellule cancéreuse étant progressif par l’accumulation de mutations sur des gènes clés du fonctionnement cellulaire (oncogènes, anti-oncogènes) la cellule cancéreuse se prête théoriquement parfaitement à une correction de ses propriétés anormales par la restauration, via transfert de gènes, de la déficience ou de l’excès de fonction de ces gènes mutés. Il s’agit là de la forme la plus pure de traitement du cancer compris comme une maladie du génome puisqu’on agit sur les éléments responsables des caractéristiques transformées de la cellule. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

Les cibles exploitées sont :

- Les anti-oncogènes dont la fonction est perdue. Le transfert de l’anti-oncogène fonctionnel permet de reverser le phénotype transformé de la cellule. Parce qu’il est celui dont la fonction est le plus fréquemment perdue dans les cancers humains, l’anti-oncogène TP53 a fait l’objet des premiers travaux. Plusieurs protocoles sont en cours dont un en France pour les cancers du poumon. Le transfert de gène se fait par adéno ou rétrovirus in vivo (injection dans la tumeur). Les premiers résultats (cancer du poumon, injection intra-tumorale, vecteur rétroviral) viennent d’être connus : on a observé, en l’absence de toute toxicité, une régression tumorale chez 3 patients sur 7 et une stabilisation du site tumoral transfecté chez 2 autres patients (4). La fonction de tous les anti-oncogènes (Rb, DCC, APC etc.) peut aussi être théoriquement restaurée.

- Les oncogènes : il faut ici que le transfert génique s’oppose à l’action du gène muté. On utilise la stratégie anti-sens : de courtes séquence oligonucléotidiques bloquant spécifiquement soit au niveau transcriptionel soit au niveau traductionnel l’expression de l’oncogène activé sont exprimées dans la cellule cible transfectée par un vecteur rétroviral contenant la séquence anti-sens.

L’oncogène K-Ras très fréquemment muté dans les cancers humains et particulièrement dans les cancers bronchiques, a été choisi comme cible pour les premiers essais thérapeutiques. Les autres oncogènes activés dans les tumeurs humaines peuvent être l’objet d’une telle approche.

La limite principale de cette approche de complémentation en fonction anti-oncogène ou de suppression d’une activité oncogène par thérapie génique est qu’il faut pouvoir traiter toutes les cellules de la tumeur, soit avoir une efficacité de transfert de gène de 100 %. Comme on l’a vu on est encore très loin d’un tel chiffre.

D- La destruction cellulaire tumorale directe par transfert de gènes rendant les cellules cibles sensibles à une drogue (approche dite du gène suicide)

Les drogues utilisées en chimiothérapie conventionnelle ont une toxicité préférentielle vi-à-vis des cellules cancéreuses (notion de différentiel de toxicité). Cependant, il existe une borne à ce différentiel de toxicité qui est la toxicité vis-à-vis des tissus sains. Une des possibilités offerte par la thérapie génique est l’activation spécifique d’une pro-drogue non-toxique en drogue cytotoxique exclusivement à l’intérieur des cellules tumorales. Pour cela le principe est de transférer in vivo dans les cellules tumorales un gène codant pour une enzyme qui est normalement absente du patrimoine des cellules humaines. Cette enzyme a la capacité de transformer un produit non toxique en un métabolite toxique pour la cellule dans laquelle il sera produit. Le système le plus au point est celui utilisant comme enzyme la thymidine kinase du virus herpès simplex (TK) et comme pro-drogue le Ganciclovir. Celui-ci sera transformé en ganciclovir tri-phosphate, seul actif seulement dans les cellules ayant été transfectée par le gène de la TK, aboutissant ainsi à leur mort. D’autres couples enzymes- pro-drogues activables sont développés (cytosine deaminase bactérienne et 5-fluorocytosine).

Ce système de cytotoxicité dirigée fonctionne parfaitement in vitro et in vivo dans des modèles murins sans avoir de toxicité, que le vecteur utilisé pour transférer le gène TK soit un rétrovirus ou bien un adénovirus. Le problème, commun aux thérapies géniques dont la cible est la population tumorale in vivo, est que pour être pleinement efficaces, 100 % des cellules tumorales doivent être transfectées. Cependant, de façon surprenante et heureuse, on s’est rendu compte qu’avec ce système, une quantité beaucoup plus importante de cellules tumorales meurt à la suite du traitement qu’il n’y a eu de cellules transfectées avec le gène TK. Cet effet a été appelé "effet de voisinage". Il implique probablement le relargage par les cellules transfectées de produits de dégradation toxiques (via les gap-jonctions) pour les cellules tumorales adjacentes non transfectées.

Sur cette base, plusieurs essais cliniques de traitement de tumeurs cérébrales ont débuté, utilisant des vecteurs soit rétroviraux, soit adénoviraux, soit l’injection intra-tumorale directe de cellules produisant le vecteur rétroviral TK, de façon à éviter sa disparition trop rapide due à l’inactivation par le complément (figure1). Les premiers résultats obtenus avec un vecteur rétroviral TK/ganciclovir utilisé pour traiter des glioblastomes sont assez encourageants : cinq régressions tumorales sur huit patients traités et pas de toxicité. Le même système est actuellement en cours d’essai pour diverses tumeurs mais aucun résultat concernant ces protocoles n’a encore été publié.

Enfin une dernière approche de cytotoxicité directe pour traiter des tumeurs cérébrales est en cours de développement : l’injection intra-tumorale de vecteurs contenant le génome du virus herpès (qui peut à l’état normal donner des encéphalites) dont le gène TK a été ôté. Le principe est que ce virus défectif pourra achever son cycle réplicatif (et donc entraîner la lyse de la cellule hôte) seulement dans les cellules tumorales en division, qui produisent une grande quantité de TK humaine suffisante pour complémenter la réplication virale, alors que les cellules normales du tissu cérébral (qui ne sont pas en division par essence) contenant très peu de TK ne pourront complémenter la réplication virale. En modèle animal, ce système fonctionne parfaitement mais aucun essai thérapeutique n’a encore débuté.


III. Oligonucléotides anti-sens, anti-gènes, ribozymes

De courtes séquences nucléotidiques (15 à 25 bases) sont suffisantes pour assurer la spécificité d’hybridation vis-à-vis d’une séquence nucléotidique (ADN ou ARN) cellulaire cible.

- Les oligonucléotides "anti-sens" sont des courtes séquences nucléotidiques synthétiques capables de s’hybrider avec un ARN messager spécifique bloquant ainsi sa traduction en protéine. L’anti-sens peut être amené dans la cellule soit "tout fait" de l’extérieur, mais il peut être aussi le produit d’un mini-gène transféré et exprimé dans la cellule cible grâce à un vecteur viral. Les cibles des oligonucléotides anti-sens exploitables en cancérologie sont multiples : tous les oncogènes, les facteurs de croissance et leurs récepteurs impliqués dans la croissance autocrine de telle ou telle tumeur (IGF1 et cancer de la prostate par exemple), les produits de fusion de gènes hybrides résultant de translocations (bcr-abl de la t(9:22) leucémie myéloïde chronique, IgH-bcl2 de la t(14,18), enfin gènes de résistance à la chimiothérapie tel MDR1 ou bien DHFR pour la résistance au méthotrexate). Les problèmes rencontrés avec les anti-sens sont de plusieurs types : pharmacologiques avec une faible stabilité extra-cellulaire quand ils sont délivrés de façon exogène (mais certaines modifications chimiques de la liaison phospho-diester pallient ce phénomène) et intra-cellulaire avec une grande sensibilité aux endo-nucléases. On n’est pas certain de leur spécificité d’action. Enfin des effets secondaires inattendus et même une létalité ont été observés lors des expérimentations animales (anomalies de la crase sanguine, état de choc). Globalement les oligonucléotides anti-sens fonctionnent bien in vitro, qu’ils soient délivrés de façon exogène (nus, liposomés) ou bien exprimés dans la cellule cible à la suite de la transfection d’un vecteur les codant. Ainsi des traitements in vitro de cellules cancéreuses (soit de lignées de cellules, soit de cellules tumorales de malades) avec des anti-sens anti c-myc, N-myc, c-Myb, c-fos, anti-ARN de fusion BCR-Abl ont donné des résultats positifs (arrêt de prolifération important). Les résultats obtenus dans des modèles animaux (tumeurs transplantées en souris nude) sont déjà nettement moins probants mais plusieurs exemples de régression tumorale ont été obtenus (souris nude transplantées avec des cellules de LMC humaines et traitées avec un anti-sens anti-myc). A ce jour peu d’essais concernant l’homme ont débuté. Ils concernent avant tout la purge de moelle ex-vivo dans les cas de LMC et un protocole de phase I dans les LAM réfractaires à la chimiothérapie utilisant un anti-sens anti P53. Aucun résultat positif n’a encore été rapporté.

- Les "anti-gènes" sont également de courtes séquences nucléotidiques mais qui vont, elles, s’apparier spécifiquement à une séquence d’ADN formant alors une séquence triplex. La formation de cette structure triplex empêche la transcription du gène. L’avantage des anti-gènes sur les anti-sens qui bloquent simplement la traduction est la très grande stabilité de la structure triplex formée, ce qui garantit un effet inhibiteur prolongé. Le principe, les modalités de délivrance, les cibles utilisables sont les mêmes que les anti-sens.

- Les ribozymes : on utilise la capacité enzymatique de clivage des ARN vis-a-vis d’eux-mêmes ou d’autres ARN cibles (toujours par principe de complémentarité de séquence de bases nucléotidiques) qui a été découverte en 1982 par Cech et Altman. Ce clivage aboutit à l’inactivation de l’ARN cible. L’ARN à activité ribozyme peut être délivré dans la cellule par la transfection d’un gène codant pour lui. Il s’agit donc d’une forme de thérapie génique. Les problèmes de stabilité des ribozymes sont encore plus importants que pour les oligonucléotides anti-sens et il y a encore peu d’applications envisagées en cancérologie. On a néanmoins déjà pu montrer in vitro que l’ARN messager d’un oncogène Ras muté était spécifiquement détruit par un ribozyme reconnaissant la mutation. La transfection d’un vecteur codant pour un tel ribozyme diminue les capacités de croissance, métastatiques et tumorigéniques de cellules cancéreuses humaines possédant une telle mutation du gène Ras (5).

 

Références

Revues générales sur la thérapie génique en cancérologie non citées dans le texte

1- Leroy P., Mehtali M. La thérapie génique : une alternative pour le traitement des cancers. Cancérologie Aujourd’hui 1995;4 : 242-252.

2- Pierga J.Y., Cammilleri S., Benyahia B., Magdalénat H. Application des oligonucléotides antisens en cancérologie. Bull Cancer 1994;81 : 1023-1042.

3- Rosenthal F.M., Zien K.S., Gansbacher B. Human tumor vaccines and genetic enginering of tumors with cytokin and histocompatibility genes to enhance immunogenicity. Curr Opinion Oncol. 1996;6 : 611-615.

  • Bibliographie citée dans le texte

    1- Corey C.A., De Silva A.D., Holland C.A. Williams D.A.. Serial transplantation of Methotrexate-resistant bone marrow : protection of murine recipients from drug toxicity by progeny of transduced stem cells. Blood 1990 ; 75 : 337-343.

    2- Bagnis C., Chabannon C., Mannoni P. Transfert de gènes dans les cellules hématopoïétiques : obscur objet du désir de voir et manipuler la vraie cellule souche ? Médecine Science 1996;12 : 60-63.

    3- Rosenthal F.M., Zien K.S., Gansbacher B. Human tumor vaccines and genetic enginering of tumors with cytokines and histocompatibility genes to enhance immunogenicity. Curr Opinion Oncol 1996;6 : 611-615.

    4- Kashani S.M., Fumato T. et al. reversal of the malignant phenotype by an antiRas ribozyme. antisens Res dev. 1992;2 : 3-15.

    5- Roth J.A., Nguyen D., Lawrence D.D. et al. Retrovirus-mediated wild-type P53 gene transfer to tumors of patients with lung cancer. Nature Med 1996;2 : 985-991.