- Document Medespace - 1999
- Source : Cancers : évaluation, traitement et surveillance. JM Andrieu & P Colonna Ed. ESTEM, Paris 1997.
Conséquences gonadiques et sexuelles des traitements anticancéreuxB. Desablens
I. Toxicité gonadique des traitements anticancéreuxIrréversible et affectant un patient jeune, guéri de son cancer, elle constitue une séquelle majeure, véritable "rançon" de la guérison dans certains cancers.
A- La toxicité gonadique de la chimiothérapie
Les drogues anticancéreuses agissant de façon non spécifique sur toutes les populations cellulaires en renouvellement rapide, la chimiothérapie altère la spermatogenèse. Dautres facteurs peuvent intervenir : la vinblastine perturbe la mobilité des spermatozoïdes ; le chlorambucil la composition du liquide séminal Schématiquement, le risque dazoospermie est lié à 3 éléments :
- - La drogue utilisée : les alkylants, la procarbazine, les nitroso-urées et les antimétabolites sont toxiques mais il faut noter que cette toxicité est en fait mal connue pour de nombreuses drogues et quelle est souvent qualifiée de probable ou incertaine. Notons que les corticoïdes sont également toxiques avec une oligospermie et une asthénospermie réversibles.
- La dose et la durée du traitement : lazoospermie est rarement réversible après 400 mg de chlorambucil, 6 à 10 g de cyclophosphamide - Lâge du patient : 30 à 40 ans représente un âge critique au-delà duquel les troubles sont souvent majeurs et peu réversibles.
En fait il existe un facteur individuel important et, si le patient le souhaite, une évaluation du spermogramme devra être envisagée tous les 6 à 12 mois. Lorsquelle doit se produire, lamélioration de lazoospermie sobserve en 2 à 3 ans après larrêt du traitement, parfois 5, voire plus. Une baisse progressive des taux plasmatiques de FSH laisserait espérer une récupération de la spermatogenèse.
Les polychimiothérapies sont évidemment plus toxiques : le schéma MOPP qui comporte un alkylant et de la procarbazine, a été bien étudié dans la maladie de Hodgkin qui sobserve habituellement chez des sujets jeunes avec des chances de guérison supérieures à 80 %. Une oligo-azoospermie sinstalle très rapidement chez pratiquement tous les patients et elle est en règle définitive : une amélioration est observée dans moins de 20 % des cas en 2 voire 7 à 10 ans. Le risque de stérilité définitive est dautant plus important que le patient a plus de 30 ans et quil a eu au moins 3 cures. Autre exemple, le schéma PVB (sels de platine, vinblastine et bléomycine) employé dans les cancers non-séminomateux du testicule induit une stérilité définitive dans 50 % des cas, les autres patients récupérant une spermatogenèse correcte en 2 à 3 ans.
Si la FSH est en règle augmentée sous chimiothérapie, la testostéronémie reste normale et la LH nest pas ou peu augmentée. La fonction des cellules de Leydig est donc normale, en fait souvent compensée : les tests de stimulation, sils étaient réalisés, confirmeraient le caractère primitif de latteinte testiculaire avec très souvent une réponse exagérée après test au LH-RH. La biopsie testiculaire montrerait une diminution puis une disparition des cellules germinales avec plus tardivement une fibrose péri-tubulaire, alors que les cellules de Leydig et de Sertoli paraissent normales.
Une mise au repos de la spermatogenèse par un analogue de la LH-RH pourrait réduire la toxicité gonadique mais actuellement il nexiste en pratique que 2 possibilités de prévention :
- - Le choix dun protocole moins toxique : lABVD est un bon exemple dans la maladie de Hodgkin puisque lazoospermie est réversible en moins de 2 à 3 ans chez pratiquement tous les patients nayant eu que 3 cycles, et chez près de 80 % des patients ayant eu 6 cycles.
- La cryoconservation de sperme doit être effectuée avant la chimiothérapie bien sûr mais aussi avant le bilan dextension qui altère la spermatogenèse (anesthésie générale, examens tomodensitométriques et radiographies standards centrés sur le pelvis). La conservation est cependant parfois impossible : difficultés de recueil en particulier chez ladolescent ; insuffisance des spermatozoïdes en nombre (< 40 millions par ml) et en mobilité (< 60 %) du fait de la maladie notamment en cas daltération de létat général et/ou de fièvre ; sperme supportant mal la congélation-décongélation Ainsi 20 % seulement des spermes peuvent être conservés dans le cancer du testicule et 40 % dans la maladie de Hodgkin. Même si en fait moins de 10 % des spermes congelés sont utilisés, il convient donc de proposer systématiquement une cryoconservation de sperme à tout sujet jeune atteint dun cancer potentiellement curable. Chez lenfant, les mêmes anomalies sont observées après 12 ans avec en histologie une diminution des spermatogonies. Le testicule pré-pubère paraît par contre plus résistant, supportant des doses de cyclophosphamide de plus de 20 g alors que la cytosine-arabinoside et les nitrosourées seraient plus toxiques. Cependant si une atrophie testiculaire voire un tableau dhypogonadisme peuvent être observés, la puberté est en règle normale.
Lovaire est plus résistant face à la chimiothérapie. Lexpression clinique est variable : irrégularités menstruelles réversibles ; aménorrhée survenant après quelques mois de polychimiothérapie dans 50 à 80 % des cas et en règle réversible en 6 à 12 mois ; aménorrhée définitive par castration chimique avec irritabilité, bouffées de chaleur, sécheresse vaginale et à long terme les risques cardio-vasculaires et osseux dune ménopause précoce. Là encore, le type de chimiothérapie et lâge interviennent : une aménorrhée définitive est observée sous MOPP dans plus de la moitié des cas après 30 à 35 ans et dans moins de 10 % des cas avant 30 ans. Les tests hormonaux montrent une atteinte périphérique avec une baisse de lstradiol avec élévation de la FSH, une baisse de la progestérone avec élévation de la LH. Histologiquement, on note une diminution du nombre des follicules primordiaux et primaires puis lovaire devient atrophique et fibreux. Le retentissement sur la fertilité est mal connu pour de nombreuses drogues et la seule prévention réside parfois dans le choix du traitement : dans la maladie de Hodgkin lABVD préserve la fertilité des patientes de moins de 30 à 35 ans ; dans la leucémie myéloïde chronique, lhydroxyurée, ou linterféron sera préféré au Busulfan
La toxicité ovarienne est mineure chez la fillette : avant 10 ans, la chimiothérapie nentraîne pas danomalie de la puberté et en période péripubertaire le risque dhypogonadisme est très faible.
B- La toxicité gonadique de la radiothérapie
Le testicule exocrine est très sensible aux radiations ionisantes alors que la fonction leydigienne est peu touchée. Une dose de 0,08 Gy provoque une azoospermie et la stérilité sera plus ou moins réversible selon la dose reçue : 3 ans en moyenne pour 2 à 3 Gy ; 5 ans pour 4 à 5 Gy et jamais au-delà de 5 Gy. En pratique, le problème essentiel est celui du rayonnement diffusé au niveau des testicules qui en cas dirradiation pelvienne et/ou inguinale peut dépasser 1 Gy doù lintérêt dune protection testiculaire par des caches plombés qui peuvent réduire la dose reçue à 0,5 voire 0,1 Gy. Chez le garçon impubère, le testicule paraît plus résistant.
Pour lovaire, la dose critique est de 0,3 à 0,5 Gy mais après 30 ans une dose plus faible peut induire des irrégularités menstruelles. Au-delà de 1 Gy, laménorrhée est obligatoire avec une castration définitive après 10 à 20 Gy. Ainsi si les aires ganglionnaires iliaques doivent être irradiées chez une femme jeune pour, par exemple une maladie de Hodgkin, une ovariopexie plaçant les ovaires dans les fosses iliaques ou derrière lutérus, devra donc être envisagée même si pour une dose de 30 à 40 Gy cette mesure nest efficace que dans la moitié des cas. Dautres cibles peuvent également retentir sur les gonades : irradiation de lencéphale et de laxe hypotalamo-hypophysaire ; irradiation cervicale et de fait de la thyroïde
A noter enfin que la dose délivrée lors dune irradiation corporelle ou TBI pour greffe de moelle osseuse allogénique ou autologue, induit obligatoirement une castration tant chez lhomme que chez la femme dautant que le patient reçoit également une chimiothérapie lourde.
II. Gynécomasties au cours du cancerTrois types de gynécomasties peuvent être distingués au cours des cancers.
A- Les fausses gynécomasties par infiltration spécifique
Elles compliquent surtout les hémopathies et la cytoponction en permet facilement le diagnostic.
B- Les gynécomasties paranéoplasiques
Elles sont uni ou bilatérales sans galactorrhée et liées à une sécrétion tumorale de ß-HCG. Elles sobservent dans les tumeurs à cellules germinales - choriocarcinome testiculaire en particulier - et plus rarement dans dautres cancers : poumon, hépatocarcinome, mélanome, sein
C- Les autres gynécomasties
Elles sont secondaires à une élévation absolue ou relative des strogènes, ou parfois à une hyper prolactinémie avec dans ce cas une galactorrhée. Les causes en sont multiples :
- - Les moins rares sont celles induites par lhormonothérapie du cancer de la prostate.
- - La chimiothérapie peut être en cause comme le schéma MOPP en période prépubertaire.
- - Les traitements associés sont parfois incriminés : phénothiazines, antidépresseurs tricycliques, diazepam, spironolactone
- - Lanalyse est parfois plus difficile et la gynécomastie est rattachée à une hépatopathie chronique, une dénutrition, une dysthyroïdie
III. Perturbations sexuelles chez les cancéreuxLes causes des perturbations sexuelles chez un cancéreux sont multiples :
- - Certaines sont physiologiques et liées au traitement : impuissance habituelle après une cyto-prostatectomie pour tumeur de vessie ; impuissance après prostatectomie totale, irradiation prostatique ou hormonothérapie pour cancer de la prostate ; éjaculation rétrograde ou anéjaculation après curage lombaire (L2, L3, L4 ).
- Dautres sont dues à des complications spécifiques du traitement : sécheresse vaginale et sclérose après radiothérapie ; conséquences des cystites et rectites radiques - Dautres sont liées à laltération de létat général induit par la maladie et/ou le traitement.
- Sans compter le retentissement psycho-affectif de la maladie avec ses multiples étapes : annonce de la maladie avec lincertitude du devenir ; altération de limage corporelle (retentissement dune mammectomie, dune hystérectomie, dune colostomie, dune prothèse testiculaire ) ; retentissement de certains effets secondaires de la chimiothérapie (alopécie, nausées et vomissements) : perturbations de la vie familiale et sociale puis lorsque le traitement est fini, anxiété liée à larrêt dune prise en charge "active" et crainte dune récidive.
Chez lhomme, la libido est diminuée dans plus de 80 % des cas pendant le traitement et près de 30 à 40 % des cas dans les années qui suivent larrêt du traitement. Une impuissance est habituelle sous chimiothérapie mais elle est en règle réversible, doù limportance dune information rapide et précise alors que le problème nest quexceptionnellement exprimé directement par le patient. Un traitement anxiolytique voire quelques injections de testostérone peuvent être utiles en évitant de trop "médicaliser" la prise en charge pour ne pas en majorer le retentissement psycho-affectif. Devant certaines complications spécifiques, une consultation en andrologie sera nécessaire et pourra déboucher, par exemple, sur la mise en route dauto-injections intra-caverneuses de papavérine.
Chez la femme, une baisse de la libido est habituelle pendant et au décours du traitement : plus de 50 % des cas jusquà 2 ou 3 ans après la fin du traitement. La recherche dun facteur de dyspareunie est nécessaire ainsi quun traitement hormonal avec étude de la prolactine et de la thyroïde.
Le retentissement sur la sexualité des traitements anticancéreux est un élément majeur alors que bien souvent il est caché ou minimisé par le malade ou le conjoint voire loncologue ou le médecin traitant face à lenjeu vital. Les conséquences peuvent cependant être majeures chez un jeune adulte qui refuse déjà la maladie et les contraintes du traitement. Les conséquences psychosociales sont également fréquentes, affectant la vie familiale et sociale : tendance agressive ou dépressive chez lhomme ; fréquence des divorces et des séparations, perte damis ; difficultés professionnelles
IV. Relation grossesse-cancerA- Linfluence de la grossesse sur le cancer
Une influence de la grossesse sur lévolution du cancer est très souvent discutée mais en fait elle est rare et elle nest documentée que dans les cancers mammaires avec métastases ganglionnaires, les cancers cervico-utérins du troisième trimestre et les mélanomes malins de stade II et III.
Par contre la grossesse exerce une influence indirecte à 3 niveaux :
- - La précocité du diagnostic : les modifications gravidiques du sein ou du col utérin peuvent tromper un clinicien non averti ; les manifestations digestives de la grossesse peuvent masquer une tumeur digestive ou cérébrale
- Le bilan dextension : lappréciation des paramètres dans les cancers cervico-utérins ou la lecture des clichés de mammographie dans les cancers du sein est parfois délicate ; certaines exploration radiologiques ou isotopiques sont impossibles. - Les possibilités thérapeutiques bien sûr.
B- Les possibilités thérapeutiques en cas dassociation grossesse-cancer
La grossesse nautorise pas certains traitements anti-cancéreux :
- - La chirurgie : si à distance du terme il ny a pas de contre-indication à une chirurgie cervicale, thoracique, orthopédique voire neurochirurgicale, la chirurgie pelvienne est impossible dès le deuxième trimestre et les chirurgies digestive et mammaire le sont au cours du troisième trimestre.
- La chimiothérapie : le risque pour lenfant dépend des drogues utilisées (maximal avec les antifoliques, les antipuriques et les alkylants) et surtout de la période dadministration. Pendant la pré-organogenèse, il existe un risque abortif sans risque majeur de malformation avec une sorte de loi "du tout ou rien". Pendant lorganogenèse, le risque tératogène est maximal, portant essentiellement sur le SNC et le squelette entre le 16e et le 45e jour. Après cette phase, le risque paraît faible mais il convient de rappeler que lhistogenèse du système nerveux central, de lil et de lappareil génital nest pas encore terminée. - La radiothérapie : le risque tératogène est majeur pendant lorganogenèse et le risque mutagène apparaît dès 0,2 Gy. Lirradiation sous-diaphragmatique et les radio-isotopes sont donc contre-indiqués. Au-dessus du diaphragme, une électronthérapie est envisageable après le premier trimestre, et une cobaltothérapie focale lors du troisième trimestre.
Lattitude pratique est donc avant tout fonction de la pathologie et de lâge de la grossesse :
- . au premier trimestre : un traitement par chimiothérapie et/ou radiothérapie imposera un avortement. Par contre, un cancer du sein de petite taille PEV0 N0 pourra être opéré ;
. au second trimestre : linterruption de grossesse est souvent envisagée mais certains cancers peuvent être traités en accord avec le couple : une maladie de Hodgkin peut être traitée par chimiothérapie de type ABVD ; une leucémie aiguë devra être traitée car le risque tératogène est faible face au risque infectieux et/ou hémorragique dun avortement en phase de cytopénie . au troisième trimestre : si le traitement peut être différé, le plus sage est denvisager un accouchement prématuré voire dattendre le terme. Une césarienne sera réalisée dans les cancers cervico-utérins, les tumeurs pelviennes et les tumeurs cérébrales. Cependant, même à terme, lhypotrophie ftale est fréquente et la mortalité néo- ou périnatale est un peu plus élevée. La contamination de lenfant est exceptionnelle : si la présence de cellules malignes dans les chambres intervilleuses est banale et traduit une dissémination hématogène, lenvahissement des villosités placentaires est exceptionnel et sobserve surtout dans le mélanome malin.
C- Les possibilités de grossesse après un traitement pour cancer
Les possibilités de grossesse sous chimiothérapie sont faibles mais elles existent : une contraception est donc préconisée en rappelant que les dispositifs intra-utérins comportent un risque infectieux et hémorragique sous chimiothérapie. la contraception sera donc de préférence mécanique ou hormonale sauf bien sûr dans le cancer du sein.
Après traitement, sauf chirurgie sur lappareil génital, les possibilités de grossesse restent liées au retentissement ovarien des traitements. La grossesse est parfois conseillée - tumeur ovarienne de stade IA1 avec chirurgie conservatrice - ou acceptée sans délai - épithélioma in situ du col utérin traité par conisation-. Cependant dans la majorité des cas un délai dobservation est jugé nécessaire : 5 ans est un délai classique mais sans fondement réel. Trois ans suffisent dans une maladie de Hodgkin localisée et moins pour une tumeur trophoblastique. Ce délai repose non tant sur le risque tératogène résiduel des traitements, que sur le risque de résurgence de la maladie et sur léthique qui invite à attendre la guérison probable de la mère.
Les taux davortement spontanés et daccouchement prématurés diffèrent peu de ceux dune population normale de même âge sauf pour les tumeurs trophoblastiques et les cancers du col traités par conisation qui présentent un taux un peu plus élevé davortements spontanés. Le risque de malformations chez lenfant est à peine plus élevé que la normale : environ 4 % des naissances. Labsence de recul ne permet cependant pas de préciser certains risques :
- . avenir intellectuel de lenfant : le busulfan par exemple peut induire une stérilité ;
. risque cancérigène qui existe chez les enfants traités pendant les 5 premières années de leur vie et donc peut être chez un ftus soumis à une chimiothérapie ; . risque génétique pour la seconde génération.
Références
1- Andrieu J.M., Ochoa-Molina M.H. Menstrual cycle, pregnancies and offspring before and after MOPP therapy for Hodgkins disease. Cancer 1983;52 (13) : 1252-58. 2- Chapman R.M. Effect of cytotoxic therapy on sexuality and gonadal function. Sem Oncol 1982;9 : 84-94.
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